MIROIRS

 

DU SANG SUR LES MAINS

 

Une fois de plus, Quentin a du sang sur les mains.

Une fois de plus, il se précipite pour les savonner, les rincer et les panser.

Le sparadrap tient comme il peut !

Il ne veut surtout pas demander de l’aide.

Ensuite, la phase du nettoyage commence, il ramasse les bouts de verre brisé éparpillés sur le carrelage et il enlève les restes du miroir.

 

Voici que la porte s’ouvre, il a peur de la réaction de son père. Il va une fois de plus le frapper, puis s’excuser et pleurer.

Sa mère va le consoler.

Elle, elle est forte.

Depuis sa naissance, elle le soutient, le comprend.

 

15 ANS PLUS TÔT 

 

Une petite semaine qu’il s’est évadé de sa gangue, presque sans prévenir.

Il était l’heure de poser mes yeux pour commencer à rêver à sa venue. Il était l’heure où je me faisais déjà ma petite histoire avec mon bébé en personnage principal…

Les premières contractions, les premières douleurs.

J’avais tout prévu.

Vite !... Le temps de prendre ma petite valise et de monter dans notre voiture.  Une demi-heure après, dans la salle de travail, il poussait son premier cri. J’en poussais un aussi !

 

Tout s’était passé sans souffrance. Il était là, et quand il fut pour la première fois sur l’oreiller de ma chair, j’avais envie de hurler de bonheur. Sa vie palpitait et scintillait tout contre moi.

J’ai posé mes caresses sur lui, je sentais pour la première fois le besoin de protéger, de préserver. Mon cœur lançait ses rayons, tissait pour lui son premier filet protecteur.

Je me découvre forte devant ses faiblesses,  je le berce, l’esprit légèrement en alerte.

Mais toi, toi.

Tu souffres, refusant de comprendre, d’accepter l’inacceptable.

 

LE PSY

 

« Alors, Quentin, comment vas-tu aujourd’hui ?

 Bien.

Et ton traitement ?

Bof !

Tes études par correspondance ?

Ça va.

Tu veux me dire autre chose.

Non !… »

 

Le docteur n’insiste pas. Il connaît sa fragilité.

Depuis quelques années, il suit son évolution. La maman est douce avec lui et lui pardonne tout. Le papa est plus compliqué dans ses attitudes, il passe par des phases de colère puis de tendresse quand il s’est rendu compte de sa violence.

La thérapie engagée ne semble pas donner de résultats, mais il tient à poursuivre dans la voie préconisée. Il faut remettre un nouveau miroir et le déclic se fera peut-être un jour permettant une avancée dans la guérison.

 

3 ANS PLUS TÔT

 

Notre décision est prise. Nous confions Quentin à un spécialiste qui le prend dans sa clinique.

Tu voulais le garder près de nous, mais l’épuisement a permis à la raison de l’emporter. Nous irons le voir tous les jours, nous lui apporterons notre soutien, il sait que nous l’aimons. Tu as souvent du mal à te contenir face à ses obsessions.Tu te sens coupable chaque fois que tu portes la main sur lui, mais il te pardonne.

Et moi aussi…

 

Je ne t’en veux pas de tes pulsions contre lui chaque fois qu’il a ce reflexe obsessionnel. Tes réactions doivent t’être salutaires pour ne pas sombrer. Moi, je souffre en silence sans pouvoir évacuer. Alors, je bois. Tu t’en es rendu compte il n’y a pas longtemps. Tu ne m’as fait aucun reproche. Nous avons des façons très différentes de nous échapper de l’insoutenable…

 

LA FIN DE L’OBESSION

 

Malgré la décision de ne plus se regarder dans la glace, il recommence à  avoir envie de le faire. La réaction est toujours la même, il cogne de toutes ses forces sur son reflet. Du sang gicle sur ses mains. 

Il sait que sa mère ne peut pas venir aujourd’hui, il écrit quelques mots sur le mur puis se couche en attendant son père.

 

Voici qu’il arrive et voit son fils prostré sur le lit. Il lit le message « JE VEUX MOURIR ». Avec détermination, il s’approche de Quentin… 

… Quelques minutes plus tard, dans un parfait contrôle de ses actes, il nettoie soigneusement l’inscription rouge laissée à côté du miroir brisé et descend pour prévenir le directeur de l’établissement.

 

Extrait de l’article « UN PÈRE TUE SON FILS ATTEINT D’UNE MALADIE RARE »

 

« … Dans un élan de démence, un père a tué son fils de 15 ans dans la clinique où il était soigné. L’adolescent était atteint depuis sa naissance du lymphangiome kystique, une maladie rare et douloureuse provoquant d’énormes bosses sur le visage … »

 

LE PARLOIR

 

On me fait signe, je dois te laisser.

Je pars le cœur lourd en quittant le parloir.

Je pense à toi qui rejoins ta cellule.

Je pense à nous trois.

… Et j’ai aussi la morsure de son absence.

 

Bernard Pichardie

Marseille, juin 2010

texte déposé

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